Les martyrs de la charité

Voici un extrait des mémoires Sylvia Lebèque : Choron et moi (20 ans passés au côté du professeur Choron), ou elle a vécu le drame des martyrs de la charité.

Je viens de lire deux livres sur la vie de George Bernier (1929-2005), dit « le professeur Choron » (Ancien militaire parachutiste, guerre d’Indochine, et co-créateur d’Hara-kiri et de Charlie-Hebdo), écrit par ses deux épouses successives. La première, Odile, mère de l’actrice Michel Bernier, finit par ce suicider en 1985 durant la période du dépôt de bilan d’Hara-kiri.
À peine veuf à 56 ans, le destin lui retrouve illico une seconde épouse de 24 ans, Sylvia Lebèque. En termes de sacrifice, d’abnégation, cette jeune femme, enfant de la DDASS, fut une véritable sainte.
Un exemple à ne pas refaire.

(…) Je ne savais vraiment plus quoi faire. Je vivais à l’arrache et je n’avais plus de quoi acheter de la nourriture, ne serait-ce que pour mon petit chien. C’est ma sœur qui venait m’apporter des provisions chaque semaine. Je décidai de vendre mes meubles. Ça me permettrait de survivre en attendant des jours meilleurs. Je lisais. J’étais seule au sous-sol. Mon petit chien Didier était couché à mes pieds.

J’ai entendu frapper. Je n’attendais personne. J’ai refermé mon livre. Je l’ai posé sur la petite table basse. Ça frappait encore. Ça me contrariait que quelqu’un vienne me déranger à une heure aussi indue. J’étais fatiguée et je ne voulais voir personne. Le chien s’est mis à aboyer. Oh, pas grand-chose. Pas très fortement non plus. Comme s’il voulait me dire « Zut ! On ne peut pas être tranquilles ».

Les coups ont redoublé. Maintenant, ça cognait fort. Des coups rapides et rageurs. Je flippais. J’avais peur. Un sale frisson m’a parcouru la colonne vertébrale. Ça ne s’arrêtait pas, ça ne faiblissait pas. Je me suis mise à trembler de tous mes membres. Dehors, la personne s’acharnait. J’ai immédiatement pensé que c’était quelqu’un qui me connaissait. Mais si c’était un ami, il ne ferait pas un tel barouf.
J’ai pris le temps d’enfiler mon jogging. Je balisais. Penaude et pas rassurée, je suis montée jusqu’au bureau. Mon toutou me suivait. Je n’ai pas allumé la lumière. Dans la poitrine, mon cœur s’affolait. Il battait à tout rompre. Il fallait que je me calme.
Je me suis arrêtée au milieu de la pièce. J’ai pris une bonne bouffée d’air, que j’ai relâché le plus lentement possible. L’autre semblait perdre patience. Il y allait à coups de poing contre la fenêtre. Ça tambourinait sec. Je n’étais pas rassurée, mais il y avait des barreaux. Doucement, sur la pointe des pieds, je me suis rapprochée. Sans geste brusque et avec une infinie précaution, j’ai ouvert.

Un jeune homme. J’ai tout de suite reconnu un de mes vendeurs. Ça m’a un peu soulagée de savoir à qui j’avais affaire. Quand même, je restais sur mes gardes. Ce type était bizarre. Une drôle de dégaine, ses yeux me fichaient la trouille, même à la lueur de la pièce. Je lui ai demandé d’une voix ferme et pas très aimable ce qu’il faisait là, et ce qu’il désirait à une heure pareille, et pourquoi il frappait comme un sourd. Il répondit :
Ma nana m’a foutu dehors, je ne sais pas où aller, j’ai pensé que tu pourrais m’héberger pour la nuit.

J’ai haussé les épaules et hoché la tête en me disant qu’il ne manquait pas d’air celui-là. Non, je ne voulais pas le recevoir. Ma seule intention était qu’il fiche le camp. Je ne me voyais pas dormir en sachant ce lascar à quelques mètres de moi. Et puis d’abord, il n’y avait pas de lit. Pas de place. Il fallait que je trouve les mots pour qu’il déguerpisse sans faire de scandale.

J’ai pris une voix un peu plus douce et je lui ai répondu :
Écoute, je ne peux rien pour toi. Ici, c’est tout petit, je suis désolée, mais je ne peux pas t’aider. Tu as sans doute des amis dans Paris qui pourraient te rendre ce service, moi, je ne peux pas. Et puis, il est tard, j’ai sommeil. Reviens demain matin, je verrai ce que je peux faire pour toi.

Mais il s’accrochait l’animal. Il n’était pas prêt à abdiquer. Il avait décidé de m’imposer sa présence. Il n’était pas à bout d’arguments.
Tu ne peux pas me laisser comme ça, continuat-il, il pleut des cordes, tu peux au moins me faire entrer en attendant que l’orage cesse.

J’ai soupiré. J’hésitais. Deux voix en moi me parlaient. Une me disait :
« Allez, ne sois pas vache, regarde, il est trempé, le pauvre. Ouvre-lui, ça ne durera pas longtemps, il s’en ira dès qu’il ne pleuvra plus. Ce n’est qu’un orage, c’est passager ».
L’autre voix était plus déterminée, elle ne voulait rien savoir.
« Tu n’as pas eu assez d’emmerdements comme ça ? Rembarre-le, je ne le sens pas. »

Qu’est-ce qui lui a pris d’ouvrir sa porte à une heure pareille ?

À contrecœur, j’ai fermé la fenêtre, et je suis allée lui ouvrir la porte du bureau. Tout de noir vêtu, le style gothique, archi-trempé. Direct, il s’est assis sur un fauteuil. J’espérais qu’il n’allait pas prendre racine. J’étais crevée et je n’aspirais qu’à dormir. Je ne sais pas, j’ai eu pitié de lui. Je lui ai offert un jus de fruits. Même pas merci. Il a croisé les jambes, il s’est détendu. J’étais un peu plus rassurée. J’ai vite compris qu’il voulait parler. Mais de quoi ? Il commença à me parler de sa petite amie, qui était également vendeuse dans la boîte. Je lui fis remarquer que je les avais déjà dépannés, il fut un temps, même que ça ne m’avait pas arrangée, parce qu’à ce moment-là je n’avais pas beaucoup de sous. Le couple ne m’avait pas encore remboursée.
Ouais, ouais, a-t-il fait, je sais, t’inquiète, je te rembourserai, mais bon, en ce moment, je suis un peu raide.

Je l’ai écouté. Je bâillais. J’avais hâte de retrouver mon lit. La pluie a cessé. Mes mains sur les genoux, je me suis levée, bon, maintenant, il était temps qu’il s’en aille. J’avais fait ma BA, je ne pouvais ni faire mieux, ni faire plus. Gentiment, je le priai de quitter les lieux. Il m’a regardée d’un sale œil, sans doute qu’il devait se dire que je n’étais pas très sympa avec lui. Je l’ai précédé en me dirigeant vers la porte de sortie. Et là, boum !

Je ne m’y attendais pas. La surprise. Ça m’a tétanisée. J’ai senti son bras qui enserrait mon cou. Une décharge électrique dans le corps. La peur qui coulait en moi. C’était effrayant. Je n’ai même pas eu le temps de crier. Il avait une de ces forces. La bouche ouverte, je cherchais ma respiration.
Il m’a entraînée en direction du sous-sol. Il n’hésitait pas, il était déterminé. Je ne pouvais pas voir ses yeux. J’étais paniquée. En pleine déroute. La seule chose qui comptait pour moi, c’était de me protéger, de sauver ma peau. J’étais certaine qu’il allait me tuer.

Arrivés sur les marches, il me dit, toujours en me serrant fortement :
Donne-moi ta carte bleue, et vite, je ne plaisante pas, et le code, allez, dépêche-toi.

Je n’ai pas le temps de dire le moindre mot. Je ne peux esquisser aucun geste, je sens la pointe d’un couteau sur ma gorge. Et là, il y va, il me plante et sans trembler. Le mal, le sang qui coule. Je vais mourir. Je pense que je vais défaillir. Que mes jambes vont plier, que c’est la fin. Mais non. Il enlève la lame. Je l’entends me dire :
Non ! Finalement, donne-moi la recette du jour qui est dans le coffre.

Cinq coups de couteau.

Je ne sais pas comment j’ai fait pour rester le plus calme possible malgré la douleur. Où ai-je trouvé la force de lui dire qu’il n’y avait rien dans le coffre, que j’avais tout remis à la poste dans la journée. Je n’avais que la recette du jour, à peine 200 euros. Il voulait qu’on y aille. Que j’ouvre le coffre.

Dans ma tête, c’était le branle-bas de combat. Dans quelques minutes, je serais morte. Comment allait-il m’achever ? Il m’a poussée en me criant de lui ramener le blé. J’y vais. Je reviens avec très peu d’argent. Il m’arrache les billets de la main. Ses yeux sont exorbités. Il est comme fou. Je me dis qu’il va sans doute s’en aller. Pas du tout, vlan ! Il me pousse dans les escaliers. Je tombe. Je ne sais même plus si j’ai eu mal. Je n’ai pas le temps d’ouvrir les yeux, je sens une douleur phénoménale dans la poitrine. Cinq coups de couteau. J’étouffe. Je souffre. C’est fou, mais j’ai la présence d’esprit de me dire que je suis encore en vie. Je l’entends me dire en se penchant sur moi :
Tu dis un mot aux flics, tu leur donnes mon nom et je reviendrai te tuer.

Il est parti. Je suis par terre. J’aperçois mon petit chien qui doit se demander pourquoi je ne me relève pas. Je suis terrorisée. Je m’aperçois que je ne saigne pas énormément. N’empêche, je me sens faible. Et cette souffrance au cœur. Infernale. Mon taux d’adrénaline était à son paroxysme.

J’ai trouvé la force de me traîner jusqu’à mon lit. J’ai rampé comme une bête. Garde les yeux ouverts, me disais-je, ne sombre pas, ne t’endors pas. Reste éveillée. Et toujours Didier, le chien, qui rôdait et tournoyait autour de moi. Je voyais bien qu’il était paniqué. Je me suis dit que je ne pouvais pas l’abandonner. Qu’il fallait que je tienne. Je n’avais plus que lui. Je m’interdisais de le laisser seul.

Je me suis reposée deux minutes. Je ne pouvais pas rester allongée comme ça sur le lit. Je devais bouger, me mouvoir, oui, il le fallait. Allez, ma vieille, me suis-je dit, remue-toi, tu n’as pas le droit de lâcher. Tu en as vu d’autres ! J’ai rassemblé mes forces. Mon but était de monter, coûte que coûte, jusqu’au bureau.
Combien de temps ça m’a pris ? Je ne sais pas. Je faisais des efforts surhumains pour rester éveillée et consciente. Je souffrais le martyre. Plusieurs fois, j’ai cru que je n’y arriverais pas. Que c’était mission impossible. Je me sentais partir.
Le téléphone. C’était mon objectif. Surtout, ne perds pas les pédales. Ne t’effondre pas. Aie confiance en toi. Voilà, tu n’es plus très loin. Ça y est, tu es presque arrivée. Ne flanche pas. Pas maintenant. La table. Je me suis saisie de l’appareil. C’est quel numéro déjà, les pompiers ?

Ma voix était faible. L’homme au téléphone faisait tout pour me rassurer. Les secours seraient [à dans un instant. Je souffrais de plus en plus. J’avais l’impression de manquer d’air. J’ai raccroché. Encore un numéro. Celui d’Alcide. Très vite, je n’avais pas le temps de m’étendre et de m’épancher. Je lui ai donné le nom de mon agresseur. Encore un peu de force. Ma sœur, cette fois.

Les pompiers sont arrivés. J’étais sauvée. Le lendemain, ma sœur alerta la famille. Elle leur raconta ce qui s’était passé. Le drame. On lui répondit : « Qu’est-ce qui lui a pris d’ouvrir sa porte à une heure pareille ? Elle n’était pas dans son état normal, ce n’est pas possible. » C’est tout ce qu’ils ont dit.

Épilogue

J’ai appris plus tard que le pronostic vital était engagé. J’avais eu de la chance. Bien entendu, l’entreprise n’était pas de tout repos. Les vendeurs n’étaient pas des anges. Il y en a eu, des bagarres, entre eux. C’était parfois violent. Mais jamais les gars n’avaient joué du couteau, c’était la première fois, et il a fallu que ça tombe sur moi. Bien sûr, ça ne se serait pas produit si le Prof avait été là. Pas de ça avec lui. Tout le monde le respectait. Il savait y faire. Un mot, un regard, un coup d’œil et le morveux baissait la tête. Il avait de l’autorité. Il était craint. Il fallait pas la ramener avec lui. Mais moi, je ne pesais pas lourd. J’étais une femme. Je n’avais pas le même impact que le Prof. Pas la gouaille, non plus.

J’ai été hospitalisée deux mois, dans un centre de rééducation en cardiologie, après être restée trois jours aux urgences. J’étais sous morphine. Alcide m’apporta les papiers à signer quand je me suis un peu rétablie. Je gérais La Mouise depuis mon lit d’hôpital. Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais pas bouger. C’était long. Alcide gardait mon petit chien. Il était entre de bonnes mains. Ça me rassurait. Je dépérissais dans ce centre. Je déprimais. Je pensais au Prof. J’avais des idées noires. Mon chien me manquait. Je n’avais plus que lui. Quelle vie. (…)

Je récupérais tant bien que mal, mais le traumatisme était omniprésent. J’avais perdu, dans une même année, mon homme, le professeur Choron, puis six mois après, mon associé, Charlie Schlingo, et six mois plus tard, mon père. J’étais dépressive. Une avocate commise d’office m’a représentée auprès du tribunal, afin que j’obtienne des dommages et intérêts. Le coupable, le salaud a été retrouvé par la police. Ils ont fait un sacré boulot pour le choper. Ça n’a pas été simple pour eux, mais ils l’ont eu.
Je ne me suis pas rendue au tribunal. Je ne me sentais pas capable d’affronter ce sale type. Je n’aurais pas pu supporter son regard sur moi. C’était au-dessus de mes forces. Il a avoué qu’il était venu chez moi pour me voler et pour me tuer.  (…)

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